« Je t’ai manquée beaucoup, maman ». Quand l’anglais s’impose, comment préserver le français au-delà des mots ? 

Ça a commencé par « Je t’ai manquée beaucoup ».
C’est mignon, « je t’ai manquée beaucoup ». Ça déplace le sujet : c’est plus pudique que « tu m’as manquée », ce qu’elle voulait me dire. Mais la forme n’était déjà plus tout à fait la nôtre. Quelques erreurs de genre ici et là, somme toute acceptables à cet âge-là. Puis de petits mots anglais prenaient leur place au détriment du français : ma fille mangeait du chicken ; le mot poulet n’existait jamais dans sa bouche. Enfin, les petites prépositions rejetées en fin de phrase ont fini de me mettre la puce à l’oreille : « J’sais pas qui jouer avec ». La syntaxe anglaise s’immisçait dans le langage encore en construction de ma fille. Ce n’était pas une erreur d’enfant : c’était le début d’un basculement.

Nous étions en Inde. Ma fille de six ans était scolarisée depuis deux ans dans une école anglaise. J’ai alors commencé à m’interroger sur la transmission du français dans son éducation, sur cette langue à construire, nourrir, faire vivre car transmettre une langue, implique bien plus que de transmettre de simples mots.

Je ne me suis jamais sentie autant française que lorsque je vivais à l’étranger. Presque chaque interaction vécue avec l’autre me ramenait à mon identité, à ma façon de voir les choses, à ma langue. J’ai alors compris que la langue n’est pas un outil : c’est une manière d’habiter le monde. Notre langue imprègne notre lecture du monde et façonne nos réflexes, jusqu’à notre façon de rire.Au contact d’une langue dominante, liée à l’expatriation ou au travail, on peut voir sa langue maternelle s’effriter, avec l’impression de la perdre. On a le mot sur la langue, puis le blanc ; on a la photo, mais plus la légende. Parfois même, consciemment, on « skippe » le mot français au profit d’un mot anglais plus court, plus facile à prononcer ou tout simplement parce qu’il dit mieux la chose.

Quand une langue s’efface au profit d’une autre, qu’est-ce qui disparaît vraiment ? Ce n’est pas seulement une question de mots, mais une part de nous-mêmes, de notre culture. Et pour un enfant, la question se pose autrement : il ne s’agit pas de perdre une langue, mais de réussir à en construire une. Pour ma fille, le français ne pouvait s’effacer puisqu’il n’était pas encore installé : il devait faire sa place. Et je me devais de le nourrir pour le construire face à la langue d’adoption. Déjà sa petite voix intérieure était en anglais ; puis les rêves, les calculs, les blagues qui sonnent mieux en anglais et que je ne comprenais pas, les « ça veut dire quoi ? » et enfin le français qu’on met en sous-titres.

Nourrir ce français comme nourrir notre relation : sinon, quelle langue allions-nous nous parler ? Quelles images aurions-nous en commun ? Dans sa tête, il pleut des cats and dogs, mais je souhaite aussi qu’il pleuve des cordes. Apporter les images, expliquer, corriger — mais pas toujours — faire des allers-retours avec l’anglais pour traduire les mots et construire sa réalité en français.

Puis, à un certain âge, la question de l’écrit se pose. C’est à ce moment que le français cesse d’être seulement abstrait et que la tension autour de la transmission se cristallise. « À l’oral ça va, mon enfant parle assez bien, mais à l’écrit c’est compliqué, tout est en phonétique. ». Je l’ai vécu à la maison et, en tant qu’enseignante et ancienne présidente d’une association FLAM, c’est une phrase que j’ai souvent entendue chez d’autres parents. Cette observation nous amène à réfléchir : Quelle place accorder à l’apprentissage du français écrit face à une langue d’instruction dominante ? Par quels moyens et avec quels objectifs ? Chacun met en place son système D selon ses propres exigences pour transmettre les règles et les exceptions, la conjugaison et ses terminaisons : le samedi matin CNED, le FLAM en extra-scolaire, le cahier de vacances de rattrapage, les cours à la maison par l’un des parents. Ces séances suscitent souvent des questions sans réponse chez l’enfant : « Mais pourquoi le français est aussi compliqué ? » ; et parfois des questions qui révèlent l’absence de sens : « Pourquoi je dois apprendre à l’écrire ? Je fais déjà l’école en anglais. »

Lorsque les leçons sont données par un parent, les tensions peuvent vite monter : des portes claquent, des relations se crispent. Ces situations montrent que la langue n’est pas seulement un outil scolaire, mais un véritable enjeu affectif du lien parent-enfant. La difficulté ne se limite pas à l’apprentissage linguistique, elle touche également la relation avec son enfant.

Dès lors, préserver la langue maternelle c’est bien plus qu’un choix scolaire : c’est un choix de relation. Avec le temps, lorsqu’elle est entretenue aux côtés de la langue du pays d’accueil, nos enfants voient plus large : une ouverture au monde faite de curiosité et de bienveillance. Le bilinguisme n’est pas seulement un avantage : c’est une dimension supplémentaire de leur identité, et le français doit y trouver sa place. À nous, parents, de le nourrir pour qu’il reste vivant entre nous et demeure le lien qui nous relie.